L’art du récit partagé pour inventer l’avenir

Dernière révision : 10 janvier 2020

Ça y est, c’est la nouvelle année : on va changer le monde ! Tous les sites web fonctionneront en low-tech à l’énergie solaire, on retapera nos smartphones en buvant des bières à l’ortie sauvage dans des fablabs, les SEO black hat se mettront à la rédaction web et Laurent Alexandre prendra sa retraite à la fin de l’année.
Comment ça, il va falloir attendre encore un peu ? ^^ En attendant la révolution, voici quelques réflexions et pistes sur l’art de se raconter l’avenir à plusieurs.

Mais par où commencer ?

L’été dernier, tandis que je regardais les élus de Nouvelle Aquitaine débattre de la feuille de route Neo Terra dédiée à la transition énergétique et écologique en plénière, je me disais : « ces mesures vont nous permettre d’envisager l’avenir de manière beaucoup plus sereine, ça va dans le bon sens ! Mais comment mettre en oeuvre un tel projet à l’échelle d’une région ? »

Imaginez : onze mesures ultra ambitieuses, de la transition agroécologique, à la mutation des entreprises, en passant par la préservation de la biodiversité et le renouvellement des sources d’énergie ! Onze mesures qui nécessitent de repenser en totalité nos infrastructures, nos transports, nos habitudes, nos métiers en Nouvelle Aquitaine. Quand on voit le temps que ça prend de bannir le plastique dans une seule famille (je sais de quoi je parle), ça donne une idée de l’ampleur du travail à réaliser pour embarquer presque 6 millions d’habitants dans un changement d’ampleur inégalée !

Plusieurs difficultés de taille se posent à ceux qui veulent accélérer la transformation écologique d’une région comme la Nouvelle Aquitaine, dont ces trois prioritaires :

1- la compréhension des enjeux : les études montrent que seulement 15% des français ont compris ce que sont les gaz à effet de serre ! (source Hervé Le Treut, Acclimaterra). Le travail d’information et de vulgarisation des données scientifiques est crucial, surtout en ces temps d’infobésité et de fake news dans lesquels on lit tout et n’importe quoi. Lire à ce propos l’excellent ouvrage d’Anne-Sophie Novel paru aux éditions Actes Sud « Les médias, le monde et moi. »

Pour la plupart d’entre nous, trop occupés à courir pour tenir le rythme de nos vies bien remplies, le bouleversement climatique et la 6ème extinction des espèces se résument à un bruit de fond inquiétant. Comme l’écrit le vice président EELV de la Nouvelle Aquitaine, Nicolas Thierry, dans son livre « Se réconcilier avec le vivant » : « Une légère oscillation du CAC 40 engendre plus d’inquiétude et de réactions de la part de nos institutions que le cri d’alarme de milliers de scientifiques. »

Rien ne se passera tant que la majorité silencieuse ne sera pas convaincue « dans ses tripes » de la nécessité de changer ses habitudes. Or, les chiffres et les explications avancées par les scientifiques paraissent bien trop éloignés de nos vies quotidiennes. Les humains ne bougent pas tant qu’ils n’ont pas peur et/ou envie. Le cerveau de Sapiens est fait comme ça, on n’y peut rien.

2- une vision partagée sur le chemin à emprunter pour l’entreprise, le territoire, la région, la ville : pour ceux qui ont bien intégré les risques, la question se pose de savoir quoi faire exactement pour naviguer dans les eaux troubles de l’avenir et garder son bateau à l’abri des tempêtes (qui ne manqueront pas de se multiplier d’après les scientifiques du GIEC). Et après avoir participé à la rédaction partagée d’un programme politique ET d’un Code de déontologie professionnel, je peux vous dire que mettre tout le monde d’accord n’est pas chose aisée. En même temps, c’est ça ou la dictature 4.0 de la Chine.

Code de déontologue KONTNÜ
(Ça, c’est la page de garde du Code de déontologie des professionnels du contenu co-construit par les membres de l’association Kontnü et présenté lors du colloque Kontinüum, Le Pouvoir des mots.)

3- les moyens matériels et humains d’enclencher le changement : une fois la décision collective prise, le plus dur reste à faire ! Le plus dur, c’est arrêter de critiquer en pointant du doigt les problèmes, se remonter les manches, mettre en oeuvre concrètement la vision partagée et entraîner avec soi les collaborateurs, les élus et les publics. Bref lancer une dynamique positive capable d’enclencher un vrai changement.

Utiliser le récit pour faire comprendre les enjeux

La première étape nécessite rigueur, empathie et pédagogie. Il faut mêler formats courts et formats longs, approche journalistique classique et storytelling. Côté format vidéo, le plus court est le mieux si l’on en croit les contenus favoris des internautes sur le web ! (En même temps, les vidéos longues c’est mauvais pour notre bilan carbone.)

4 minutes d’explication semble donc le temps que nous sommes prêts à consacrer pour comprendre des sujets aussi complexes que le réchauffement climatique. C’est peu dire qu’il faut peser les mots et bien structurer son discours pédagogique pour être en mesure de faire passer les informations essentielles en un minimum de temps.


Comprendre le réchauffement climatique en moins de 4 minutes :
Et la biodiversité :

Le storytelling semble également une excellente option pour faire comprendre à ses publics les enjeux de la transition écologique et les solutions possibles. Car il permet de s’adresser directement à la partie du cerveau qui fait le lien entre nos émotions et nos actions, plutôt qu’à celle qui raisonne.

Comme l’écrit Arnaud Hacquin, fondateur du CATS – Cluster Aquitain du Transmedia Storytelling -, « depuis notre plus tendre enfance, nous expérimentons pour survivre. A chaque expérience, notre corps nous informe de la dangerosité d’une situation ou de son bienfait en activant des neurotransmetteurs dont certains nous sont déjà familiers (endorphine, sérotonine, dopamine, ocytocine). Ces neurotransmetteurs, en générant des émotions positives (joie), du bien-être ou du plaisir, agissent comme des récompenses organiques et incitent ainsi la personne à reproduire son comportement afin de déclencher de nouveaux shoots. A contrario, une situation dangereuse ou une expérience négative pourra générer de la cortisone et de l’adrénaline, deux substances que le corps déteste, afin de nous ôter toute envie de reproduire la situation. »

L’un des narrateurs français les plus doués de sa génération en France, c’est le réalisateur, poète et écrivain Cyril Dion, notamment avec son film Demain (dont vous avez forcément entendu parler, sauf si vous avez décidé de vous retirer de la société en mode Sylvain Tesson ou de vivre en forêt comme les adeptes de la Désobéissance fertile !) L’analyse de son travail révèle qu’il maîtrise parfaitement tous les rouages d’un bon récit (ce sera l’occasion d’un futur post de #Décryptage).

Construire un récit collectif en atelier

L’une de mes plus belles expérimentations professionnelles de ces dernières années vient des ateliers d’intelligence collective. Bien menée, une journée d’atelier peut faire progresser un groupe beaucoup plus efficacement et rapidement que des semaines et des mois de réflexion. La pertinence des solutions trouvées est souvent bien meilleure, mais le plus gros avantage tient à la construction d’une culture, d’un vocabulaire et de référentiels communs sur laquelle on pourra s’appuyer pour lancer une dynamique collective ou mettre en oeuvre un changement stratégique.

Mes meilleurs souvenirs de récits partagés à ce jour restent l’écriture du livre de marque partagée de la Vallée de la Dordogne, un portait de territoire co-construit avec 70 habitants issus de départements et d’horizons très différents, et les ateliers storytelling « Bordeaux Respire ! » menés dans la campagne EELV des municipales à Bordeaux.

Atelier storytelling EELV

Mettre le storytelling au service d’une vision

Non le storytelling n’est pas une science horrible de manipulation des esprits. C’est une technique de communication très efficace, souvent mal comprise et très mal maîtrisée d’ailleurs (mais ce dernier point fera l’objet d’un autre post) qui utilise les codes narratifs existants dans le conte, le récit et la mythologie. Bien construit et bien utilisé, le storytelling permet à celui qui le maîtrise de se faire entendre de manière rapide et efficace.

Raconter des histoires à partir d’un axe narratif solide permet d’engager les membres de son entreprise, de son institution, de son territoire dans un projet collectif solide, qui fait sens. Le storytelling peut prendre plusieurs formes, respecter les codes du genre à la lettre ou prendre ses libertés, il fait merveille pour transmettre des valeurs, expliquer ses actions ou engager le changement. Les plus grands dirigeants du monde l’ont utilisé avec succès, que ce soit Barack Obama ou Steve Jobs, et c’est désormais Carlos Ghosn qui détient la palme du meilleur récit de tous les temps !

Le récit partagé s’avère un format particulièrement adapté à la richesse du media web car il permet d’éclater la narration en une mosaïque de récits, portés par une multitude de personnages et déclinés sur différents canaux et formats. Raconter une vision cohérente, de manière constante donne du sens aux actions d’une entreprise, une institution ou d’un territoire comme j’ai pu l’expliquer dans une conférence dédiée au storytelling porteur de sens pour l’association Apacom.

Storytelling & sens PLUME interactive de Eve Demange

Je ne suis pas certaine, comme l’assure Rob Hopkins, que « l’imagination va nous sauver » et le récit partagé n’a pas le pouvoir, à lui seul, de changer notre monde. Mais il peut nous aider à entrevoir des solutions intéressantes pour l’avenir, à les penser ensemble et à les réaliser.

Meilleurs vœux à tous pour 2020 ! Puisse l’imagination, la créativité et l’écriture nous aider à inventer un avenir inspirant 😊

Pour aller plus loin
Raconter votre vision
Imagine 2040 de PLUME Interactive
Il faut adapter le numérique aux défis du siècle, Les Echos.

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