Sobriété numérique et stratégie de contenu : vers la fin des vidéos ?

Dernière révision : 10 avril 2020

J’espère que mon billet vous trouve en bonne santé, confiné.e.s du mieux possible dans votre cocon de mots, d’espoir, de rêve ou de musique ! Suite à la lecture de l’excellent livre de Frédéric Bordage « Sobriété numérique », j’ai eu envie d’explorer les principaux leviers sur lesquels nous pourrions agir pour améliorer la sobriété numérique de nos stratégies de contenu. Voici quelques pistes de réflexion non exhaustives

Comment penser sa stratégie de contenu à l’aune des enjeux écologiques ?

En novembre 2017, la quasi-totalité des pays de la planète s’engageait à diminuer ses gaz à effet de serre pour éviter l’emballement climatique en signant l’accord de Paris sur le climat. Or, le numérique consomme actuellement 10 à 15 % de l’électricité mondiale et cette consommation double tous les 4 ans ! En 2019, si le numérique mondial était un pays, il aurait environ 2 à 3 fois l’empreinte de la France d’après le rapport Empreinte environnementale du numérique mondial de Green.it. La situation n’est pas soutenable. Alors, par quoi commencer lorsque l’on veut concevoir des stratégies de contenu plus légères pour la planète ?

Ecoconception et qualité des sites web

Toujours d’après Green.it, les principales sources d’impact du numérique mondial en 2019 étaient liées à :
1-la fabrication des équipements utilisateurs
2-la consommation électrique de ces équipements
3-la consommation électrique du réseau
4-la consommation des centres informatiques
5-la fabrication des équipements réseau et des équipements hébergés par les centres informatiques (serveurs, etc.)

Autrement dit, une grande partie de la solution pour diminuer l’empreinte environnementale du numérique se trouve du côté de la réduction du nombre d’appareils, de l’augmentation de leur durée de vie, de l’amélioration de leur recyclage, de l’optimisation des équipements utilisateurs et de la réduction des besoins des services numériques via leur écoconception.

L’écoconception des sites web à grande échelle constitue un moyen de diminuer l’impact environnemental du numérique. L’écoconception des services numériques repose sur la simplification des systèmes et des interfaces en se concentrant sur le besoin essentiel des utilisateurs, et pas plus. Frédéric Bordage conseille de commencer par concevoir le service numérique pour les smartphones et de s’arrêter là. « Cette approche de conception, dite « mobile first » permet d’éliminer tout le « gras » fonctionnel et graphique. »

La certification qualité web d’Opquast transmet également un ensemble de bonnes pratiques efficaces du point de vue de la sobriété numérique.

La démarche low-tech appliquée au web vise elle-aussi à rendre le numérique plus simple et plus accessible, axée sur le partage de l’information utile. Le Solar low-tech magazine, conçu dans une grande économie de moyens montre à quoi ressemble un site web à l’empreinte écologique réduite : du contenu écrit de qualité, des images très légères, une navigation centrée sur l’essentiel.  Lire à ce sujet « How to build a low tech website »

La page d’accueil du solar low-tech magazine

Mesure de performance entre la version classique du magazine et la version solaire low-tech

Des stratégies de contenu bien pensées

Côté stratégie de contenu, la démarche implique de se concentrer sur les besoins en informations des internautes, de répondre à leur demande de la manière la plus efficace possible, de publier du contenu utile et de grande qualité selon les principes définis dans la réédition de notre livre sur la Stratégie de contenu web, co-écrit avec Alexandra Martin, Miss SEO girl, et publié aux éditions Eyrolles dont la version sortira ce printemps avec de nombreuses mises à jour.

Ferréole Lespinasse, membre fondatrice du collectif Kontnü, engagée dans l’écoconception éditoriale, a par ailleurs décrit les 6 principes de la sobriété éditoriale de la façon suivante :

1 – Construire un socle de communication authentique et cohérente
C’est-à-dire réfléchir au fondement de son identité avant de prendre la parole sur son écosystème médiatique.
2 – Qualifier le besoin en contenu de sa cible
Bien comprendre les questions et les besoins de ses internautes afin d’y répondre précisément.
3 – Mettre en place un dispositif de communication raisonnée
Bien dimensionner son écosystème éditorial en fonction de ses moyens
4 – Des contenus durables et à impact
Publier un contenu utile et de grande qualité
5 – Appliquer les règles d’or de la rédaction web et du langage clair
Simplifier, élaguer, choisir le mot juste, dire mieux en moins de mots
6 – Eco concevoir son contenu
Optimiser ses documents (images, typo, code) pour alléger ses pages web et privilégier les formats à faible impact

C’est-à-dire respecter les grands principes d’une bonne stratégie de contenu en étant particulièrement attentif au poids des formats.

Lire également l’article « Créateurs de contenu, stop ! Il est temps de passer au slow content» signé Dixxit

Concilier créativité et sobriété des formats

D’après le Schift project, « le trafic de données est responsable de plus de la moitié de l’impact énergétique mondial du numérique, avec 55 % de sa consommation d’énergie annuelle. Chaque octet transféré ou stocké sollicite des terminaux et des infrastructures de grande envergure, gourmandes en énergie (centres de données, réseaux). » En 2018, les flux vidéo représentaient 80 % des flux de données mondiaux et 80 % de l’augmentation de leur volume annuel. Les 20 % restants étaient constitués de sites web, de données, de jeux vidéo, etc. La croissance rapide du volume total de données – donc de la consommation d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre associées – est ainsi en très large partie due à la vidéo.

Pour vous donner une idée, dix heures de film haute définition, c’est davantage de données que l’intégralité des articles en anglais de Wikipédia en format texte ! Le visionnage de vidéos en ligne a généré en 2018 plus de 300 MtCO2, soit autant de gaz à effet de serre que l’Espagne, ou près de 1 % des émissions mondiales, sachant que les vidéos pornographiques constituent 27 % de tout le trafic vidéo en ligne dans le monde.

Dans les flux vidéo, c’est la « vidéo en ligne » qui occupe la place la plus importante, avec 60 % des flux de données mondiaux en 2018. C’est-à-dire les fichiers vidéo accessibles via les serveurs d’une plateforme de diffusion (type YouTube, Netflix etc.) ou des circuits de diffusion directe (bouquets opérateurs, etc.) sans que le fichier ne soit téléchargé de manière définitive.
Lire le rapport « Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne » https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2019/07/2019-01.pdf

Répartition des flux de données en ligne entre les différents usages en 2018 dans le monde (source The Schift Project)

Notre profession conçoit des stratégies de contenu dans lesquelles les vidéos en ligne tiennent une place de plus en plus importante. Faut-il continuer à inonder le web de vidéos, ou au contraire utiliser ce format avec parcimonie, seulement lorsqu’il s’avère nécessaire pour faire passer un message ? Je milite pour la deuxième option. Nous pouvons creuser de nombreuses pistes éditoriales alternatives au niveau des formats : par exemple imaginer des vidéos plus légères, explorer la créativité de la narration écrite interactive à la manière de Wikipédia – plus sobre en énergie – ou créer de nouvelles façons de communiquer.

Lors du lancement de son documentaire engagé sur les rivières sauvages « Blue heart », l’entreprise Patagonia proposait par exemple à ses clients de visionner le film sur un écran en se retrouvant dans une salle sportive de leur ville. Cette démarche qui vise à rassembler des personnes liées par les mêmes valeurs autour d’un événement local offre des pistes de réflexion intéressantes.


Concilier visibilité SEO et sobriété de la communication digitale 

Améliorer sa visibilité sur les pages de résultat des moteurs de recherche suppose de publier des contenus, voire même beaucoup de contenu sur un sujet en particulier afin d’être reconnu comme un expert dans son domaine. Dès lors, comment concilier la sobriété numérique avec une stratégie de contenu dont l’objectif principal serait de positionner votre entreprise ou votre institution sur des intentions de recherche utilisateur ?

Interrogé sur ce sujet dans PLUME Interactive fin 2019, Alexandre Leblanc s’interrogeait sur la possibilité de concilier sobriété éditoriale et visibilité SEO, à cause des mécanismes d’évaluation employés par Google pour jauger de la pertinence d’un site par rapport à une intention de recherche. Car en effet, plus un document HTML correspond à une intention de recherche avec un contenu qualitatif et volumineux, riche d’un point de vue sémantique, plus ce document a de chances d’être visible dans les résultats.

De son côté, le référenceur Sébastien Billard soulignait le faible poids des textes en terme de stockage et de bande passante comparé aux vidéos et aux images. Il rappelait que la version texte sans images de Wikipedia, au format Zim, ne pèse « que » 9 Go alors qu’elle contient une quantité considérable d’informations : « la question de la sobriété éditoriale en ce qui concerne le seul texte de mon point de vue ne se pose pas vraiment. Publiez sans compter, tant que cela est utile ! » Pour lui le vrai problème se joue du côté de la sobriété du code des pages web ; « Selon HTTP Archive, fin 2010, le poids moyen d’une page web était d’environ 470kB. Actuellement il est d’environ 1830kB ! Je n’ai pourtant pas l’impression que les pages soient plus riches en terme d’information qu’il y a 9 ans. »

Il reste maintenant à tester ces théories pour savoir qui a raison !

La sobriété numérique en stratégie de contenu reste un chantier à défricher. Le collectif Kontnü en a fait son 4ème pilier dans le code de déontologie des professionnels du contenu que nous avons présenté en janvier dernier lors du colloque Kontinüum et nous allons explorer cette dimension dans les mois et les années qui viennent. N’hésitez pas à rejoindre le collectif si le sujet vous intéresse !

Je suis preneuse de toutes vos idées et informations à ce sujet, alors n’hésitez pas à commenter 🙂

Pour aller plus loin
Pour une sobriété numérique, le rapport du Schift project
The Schift project a-t-il vraiment surestimé l’usage de la vidéo ?
Sobriété numérique de Frédéric Bordage aux éditions Buchet/Chastel
Ecoconception web : les 115 bonnes pratiques – 3ème édition de Frédéric Bordage aux éditions Eyrolles
Les 72 bonnes pratiques Green It d’Opquast en partenariat avec la région Nouvelle Aquitaine
Guide de la communication responsable de l’Ademe
Réduire l’empreinte énergétique des vidéos chez Yocot

1 Commentaire

  • Reply Mon Petit Site 23 octobre 2020 at 2 h 08 min

    Un article très intéressant, merci Eve.

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